L'enfant témoin
on 5 janvier 2015 Exercices de style - Nouvelles and Mots-clés : with 0 comments

Récit familial…

une mère et son enfant

L’enfant s’éveille en pleine nuit pour satisfaire une envie urgente. Il appuie sur l’interrupteur et descend les escaliers. Arrivé au milieu, il est surpris par le brouillard qui plane dans l’atmosphère. Vu l’heure tardive, il pense que ses yeux sont très embrumés. Il poursuit sa descente et tourne la poignée de la porte : aïe, peste-t-il !


Le petit garçon pénètre dans le corridor. La nappe vaporeuse qui y flotte est plus prégnante. Une odeur nauséabonde titille ses narines. Téméraire, il se pince le nez et traverse la kitchenette en direction du salon d’où il aperçoit de vives lumières. Doux Jésus ! C’est Noël avant l’heure ! L’enfant fuit en criant. Il remonte précipitamment à l’étage pour se ruer dans la chambre de ses parents. Papa ! Papa ! il y a le feu dans la maison ! Ses parents émergent aussitôt de leur sommeil.

 

Le père bondit hors du lit et dévale les marches. Il est investi d’une mission : sauver sa famille ! La première impulsion du maître de céans est de couper l’arrivée du gaz. Sous l’effet de l’adrénaline, il extirpe des torchons du placard, les imbibe d’eau, les jette sur les flammèches qui lèchent déjà le parquet du couloir. Son épouse, qui l’a rejoint avec une couverture, hésite devant l’ampleur du désastre. Ils sont faits comme des rats : impossible d’accéder au hall d’entrée et encore moins au téléphone ! Appeler à l’aide ne servirait à rien, les voisins les plus proches habitant à 500 mètres. Vont-ils parvenir à sortir indemnes de ce brasier ?

 

Même si le père ne voit aucune issue à ce moment-là, il sait que chaque minute perdue peut leur coûter la vie. Il doit rester calme, même si l’angoisse étreint son cœur. Il remet des serviettes mouillées à sa compagne et l’enjoint à retourner auprès de leur fils. Dans le même temps, il se saisit de la courtepointe, la trempe et s’élance dans la fournaise.

 

Pour la première fois, en se hâtant vers son enfant, la maman pense que les poutres apparentes et les sols parquetés présentent un inconvénient. Elle s’interroge également sur les causes de cet incendie. Deux options s’offrent à elle, mais aucune ne lui paraît plausible, les normes de sécurité étant suivies à la lettre.

 

Prestement, au centre des jappements affolés de leur chien, son fils et elle revêtent une tenue passe-partout. Elle s’agenouille devant lui et lui entoure le visage d’un linge mouillé, pour le protéger des émanations de monoxyde. Son mari ne répondant plus à ses appels, elle doit trouver une solution pour échapper à ce guêpier. Elle ouvre la fenêtre et regarde dans le lointain, espérant encore la venue de secours. Leur animal de compagnie les bouscule, pose ses pattes sur le rebord et se met à hurler à la mort. Funeste présage ?

 

Vite ! Vite ! Il faut se presser !

 

Avec l’aide de son enfant, elle hisse péniblement un matelas et le fait basculer en contrebas. Elle annonce à son fils, qui lève des yeux inquiets, que c’est leur seul moyen d’évacuer la maison. Vu la hauteur, elle sait qu’ils vont, l’un comme l’autre, se blesser, mais ils ne peuvent tergiverser. Face à son mouvement de recul, elle ne sait pas comment procéder. Finalement, son enfant se précipite vers l’armoire et saisit plusieurs draps. Elle comprend son intention : les nouer les uns aux autres pour constituer une “corde” de fortune. Quoi qu’il en soit, leur Boxer ne descendra pas en rappel. Sentant le danger, il se contorsionne quand elle le soulève dans ses bras. Elle le rassure autant que possible et le projette dans les airs en priant pour que sa réception se passe bien. A l’atterrissage, il émet un couinement, mais se relève en titubant. Ouf ! Il est sain et sauf.

 

Au tour de son fils maintenant ! Après avoir attaché une extrémité du drap au pied du lit, elle l’enserre tendrement et l’embrasse. Elle l’aide à chevaucher le chambranle quand, soudain, elle entend des cris suivis du familier “pin-pon” des pompiers. Quel soulagement !

 

Simultanément, les lances à incendie et l’échelle de secours sont déployées. L’enfant et la mère sont sauvés ! Cette dernière crie que son mari se trouve au rez-de-chaussée. Les pompiers se précipitent. Au bout de quelques instants, elle voit apparaître un brancard sur lequel repose un corps. L’angoisse l’assaille. Un haut-le-corps la saisit. Les larmes coulent à flots sur ses joues. Elle enveloppe son fils et applique ses mains sur ses yeux. Un regain d’espoir la fait virevolter sur elle-même. Elle fonce vers la civière. Une voisine l’empêche d’atteindre la cible inerte. Elle se débat, s’évanouit.

 

A son réveil dans une chambre d’hôpital, elle découvre ses parents à son chevet. Face à son regard tourmenté, ils lui expliquent que les pompiers ont découvert son mari inanimé sous un plaid. Outre l’inhalation d’odeurs toxiques, son corps présentait plusieurs brûlures profondes. Choquée par leurs révélations, elle est prise de tremblements incontrôlés. Elle éclate en sanglots, les priant de se taire. Sa voix monte d’une octave, elle sent la crise de nerfs poindre. Elle perd pied. Le monde s’écroule. Elle ne veut pas savoir. Elle veut oublier. Elle veut dormir.

 

Son petit garçon, qui attendait patiemment en compagnie de son oncle à l’extérieur, fait brusquement irruption, alarmé par ses hurlements. Surprise de le découvrir dans l’enceinte du centre de soins, elle se fige, essayant de contrôler ses spasmes nerveux. Même si sa souffrance est insupportable, elle doit se montrer forte. Serrant les dents, essayant de cacher son chagrin, elle l’étreint affectueusement. A la question murmurée de son petit bonhomme : « Dis maman, tu vas bientôt sortir pour qu’on aille voir papa ? », elle frémit, prête à lâcher prise définitivement. Elle se dit que la folie est proche. Il ne suffirait que d’un pas pour s’y engouffrer. Intérieurement, elle se secoue, s’interdit de céder à son impulsion. Elle doit faire face au choc émotionnel. En se roidissant, elle passe sa langue sur ses lèvres sèches, ouvre la bouche, mais n’émet qu’un vague coassement. Ses pensées sont nébuleuses. Elle suppose que c’est lié au traitement qui lui est administré par voie intraveineuse. Paniquée, elle adresse un message muet à ses parents. Ces derniers attirent leur petit-fils contre eux, en lui répondant que sa maman a besoin de se reposer.

 

Quelque peu décontenancés par l’attitude de leur fille, ils présument que les événements de la veille l’ont bouleversée. Avant de s’absenter, ils l’informent que le corps médical leur a donné l’autorisation de lui rendre visite, mais en petit comité à chaque fois. Face à son silence, ils laissent place au visiteur suivant.

 

Son frère aîné la tance, goguenard : « Eh bien sœurette, la décoration ne te convenait finalement pas ? Franchement, tu aurais pu trouver un autre procédé que les illuminations du 8 décembre pour y remédier ! »
Médusée, sa sœur n’apprécie pas sa plaisanterie de mauvais goût. Elle rétorque : « T’es vraiment trop nul ! Mon mari vient de décéder et tu oses blaguer ? »
Pantois, il s’exclame : « T’es shootée, ma vieille ! Il est gravement blessé, mais vivant ! »

 

Leurs parents, intrigués par leurs éclats de voix, se manifestent, et entendent les derniers propos. Interloqués par la réaction de leur fille, ils prennent conscience qu’en s’expliquant, ils ont employé le passé pour évoquer l’état de leur gendre.

 

A bon entendeur ! Dans de tels moments, la portée des mots prend toute son importance.

 

Le rapport d’expertise leur démontra que l’incendie s’était déclaré à la suite d’un concours de circonstances lié à la météo et aux lumignons. La responsabilité des maîtres de maison n’a pas été engagée, des pots de yaourts en verre abritant les bougies. Sans entrer dans les détails, ils apprirent que les matériaux entreposés par les artisans dans leur location, en cours de rénovation, auraient dû asphyxier toute leur famille, avant le déclenchement du feu. C’est le réveil nocturne de leur enfant qui leur avait évité de périr.

 

Même si l’intérieur de l’habitation a totalement été détruit, les trois protagonistes s’estiment heureux, trente ans plus tard, de pouvoir encore illuminer leur maison chaque année en décembre.

Auteure, Frédérique Bancel